La vraie richesse.

Transmis par Joeliah le 8 - avril - 2016

Conte : Un marchand avait un fils qui venait d’atteindre l’âge de quinze ans. Se sentant vieillir, il décida de charger son fils d’aller à sa place dans les pays lointains se fournir en marchandises. Sur les trois cents pièces d’or qu’il avait accumulées durant sa vie, il en donna cent au garçon, lui disant – Tu es en âge d’apprendre mon métier. Je te confie au chef de la prochaine caravane en partance. Tu observeras ce que les autres marchands achètent et revendent, et tu feras comme eux. Dépense ces cent pièces à bon escient, car l’argent, en ce monde, est la seule vraie richesse.

Mais dès que la caravane parvint à une grande ville, le fils du marchand abandonna ses compagnons de route à leurs affaires et partit à la découverte. En passant dans une rue, il aperçut par les fenêtres ouvertes d’un grand bâtiment des jeunes gens penchés sur des livres et des feuilles de papier. Il s’approcha et demanda :
– Que font là ces jeunes gens ?
– Ce sont des fils de seigneurs qui apprennent à lire et à écrire.
– Je pourrais apprendre, moi aussi, avec eux ?
– Sois loué de vouloir t’instruire, mais sache que cette école est très renommée. Une année d’étude y coûte cent pièces d’or.
Le garçon, sans hésiter, remit au maître d’école tout son argent et s’installa parmi les autres élèves. Les marchands de la caravane, las de le chercher, reprirent leur route sans lui.
Le garçon se montra assidu et, au bout d’un an, il lisait et écrivait mieux que tous ses camarades. Le maître lui dit :
– Je t’ai appris tout ce que je savais. Tu peux t’en aller, maintenant.
Le garçon reprit le chemin de sa maison. Quand son père le vit, il lui dit :
– Que je suis heureux de te revoir ! Qu’as-tu fait pendant cette année, combien de pièces d’or as-tu ajoutées aux cent que je t’avais confiées ?
– Ne te fâche pas, père, répondit le garçon. Je ne te rapporte pas de pièces d’or, mais je reviens instruit. J’ai dépensé les cent pièces d’or à apprendre à lire et à écrire.
– Écervelé ! se lamenta le père. Tu as donc oublié mes recommandations ! À quoi te servira de savoir lire et écrire ? Moi qui te parle, je ne sais ni lire ni écrire. En revanche, je sais compter, et c’est cela qui importe pour commercer !
– Au contraire, père, l’instruction m’aidera dans les affaires. Donne-moi encore cent pièces d’or, et je les ferai fructifier.

Le garçon se remit en route avec une caravane. Mais, comme la première fois, à peine arrivé en ville, au lieu de chercher des marchandises à acheter, il partit flâner au hasard des rues. C’est ainsi que, guidé par des sons mélodieux, il arriva à une école de musique, où l’on enseignait l’art de la flûte. Il alla trouver le maître et lui dit qu’il voulait apprendre à jouer de cet instrument.
– En un an, je t’apprendrai, mais tu dois me payer cent pièces d’or. !

Le garçon paya et resta à l’école. Au bout d’un an, il jouait parfaitement de la flûte et le maître le renvoya.
Quand son père le vit, il lui demanda aussitôt s’il avait fait bon usage de son argent. Comme on pouvait le prévoir, la réponse du garçon le plongea dans un profond chagrin.
– Quel fils stupide m’a envoyé Allah ! se lamenta-t-il. Tu ne vas tout de même pas me dire que la musique est plus précieuse que l’or ?
– Écoute, père, répliqua le fils. Donne-moi tes cent dernières pièces d’or, et je te promets, cette fois-ci, d’être raisonnable.
5826073_sMais dès qu’il arriva en ville avec sa troisième caravane, le garçon, toujours poussé par sa curiosité, parcourut les rues et découvrit une maison où l’on enseignait à jouer aux échecs. Pas besoin d’être bien malin pour deviner que l’enseignement y coûtait cent pièces d’or, que le garçon n’hésiterait pas à les payer, qu’il deviendrait très fort aux échecs et, qu’au bout d’un an, il rentrerait chez lui les poches vides.
Son père, au désespoir d’avoir vu s’évanouir en futilités les trois cents pièces d’or qu’il avait mis toute sa vie à gagner, chassa son fils.
Le garçon ne se laissa pas abattre. À dix-huit ans accomplis, il était fort, hardi, bon cavalier, et il n’eut pas de mal à se faire embaucher comme chamelier dans une caravane. Il pourrait ainsi continuer à satisfaire sa passion pour les voyages et les découvertes. Le maître de caravane lui promit, en échange de son travail, nourriture et vêtements.
La caravane devait traverser un immense désert. Elle avançait jour après jour, sous un soleil implacable. Hommes et bêtes souffraient cruellement de la soif, quand, enfin, les voyageurs aperçurent un vieux puits très profond. Les caravaniers voyaient bien la surface de l’eau briller tout au fond, mais cette eau refusait de couler dans leur seau, et la corde finit par se rompre. Le maître de caravane dit alors à son nouveau chamelier :
– Tu es jeune et fort. C’est toi qui descendras récupérer le seau.
Quelle ne fut pas la surprise du garçon, quand il atteignit le fond, de découvrir que la surface brillante qu’il voyait d’en haut n’était pas de l’eau, mais de l’or. Il en remplit le seau, le rattacha à la corde et donna le signal de le remonter. Le maître de caravane, ravi de l’aubaine, cria au jeune chamelier :
– Y a-t-il encore de l’or, en bas ?
Sur la réponse affirmative du jeune homme, il lui renvoya la corde. Mais une fois qu’il eut récupéré tout l’or du puits, il pensa : « Je n’ai plus besoin de ce garçon, et s’il sort du puits, il va me réclamer sa part. Mieux vaut qu’il reste au fond.  » Aussi, quand les caravaniers commencèrent à remonter le garçon, le maître de caravane tira son poignard et coupa la corde.
Le chamelier, se voyant abandonné, se mit à inspecter les parois du puits et y découvrit une porte de fer. Il l’ouvrit et aperçut une sorte de cagibi dans lequel un vieillard était couché. « Voilà donc, pensa-t-il, à qui appartenait le trésor que j’ai trouvé.  » Au mur était accrochée une flûte. « Perdu pour perdu, se dit le garçon, je vais faire de la musique une dernière fois.  » Les sons de l’instrument réveillèrent le vieillard, et celui-ci dit :
– Je dois jouer tous les soirs de cette flûte et, hier soir, j’ai oublié. Si tu n’étais pas venu, je me serais endormi pour toujours. Tu peux me demander ce que tu voudras, je te le donnerai.
– Ce que je veux, ô noble vieillard, c’est la liberté.
– Je suis le maître de ce monde souterrain, répliqua le vieillard. J’ai le pouvoir de t’en faire sortir.
Quelques secondes après, le garçon se retrouvait au milieu de la caravane. Il reprit son travail comme si de rien n’était, sans dire un mot.

Ce silence inquiéta plus que tout le maître de caravane

Ce silence inquiéta plus que tout le maître de caravane. « Ce gars-là cherche une occasion de se venger. Je ferais bien de prendre les devants.  » Il appela le jeune homme :
– J’ai une mission d’importance à te confier. Prends un cheval rapide et va à la prochaine ville porter un message à ma femme pour lui annoncer mon arrivée.
Et le maître de caravane rédigea la lettre suivante : J’ai découvert un fabuleux trésor, mais il ne sera définitivement à moi qu’après la mort du porteur de ce message. Fais le nécessaire et n’oublie pas d’embrasser pour moi notre fille bien-aimée. Elle pourra avoir bientôt tous les bijoux et parures qu’elle désire.
Le garçon, lui, était bien placé pour savoir qu’il ne pouvait avoir aucune confiance dans le maître de caravane. Comme il savait lire, il prit connaissance de la lettre et comme, dans sa première école, il avait été le plus habile à écrire, il n’eut pas de mal à imiter l’écriture de son maître pour rédiger un nouveau message qui disait : Le porteur de ce message m’a aidé à trouver un fabuleux trésor. Je veux, pour le récompenser, que tu lui donnes notre fille en mariage.
Le jeune chamelier était bien fait de sa personne. Il plut à la fille du maître de caravane et le mariage fut aussitôt célébré.
Le lendemain, le garçon, comme à son habitude, partit visiter la ville. Il s’approcha d’un immense palais qu’entourait une foule nombreuse.
– À qui est ce palais, demanda-t-il, et que faites-vous tous devant ?
46879570_s– C’est le palais du padichah, notre roi. Un tournoi d’échecs s’y déroule. Celui qui perd trois fois contre le padichah a la tête tranchée. Le padichah a promis à celui qui le vaincrait trois fois de lui donner en mariage sa fille, qui est d’une beauté merveilleuse. Mais notre souverain est très bon joueur, beaucoup de têtes sont déjà tombées, et la fille du roi n’est toujours pas mariée.
« Tiens, pensa le garçon. Voilà une bonne occasion de vérifier mon habileté aux échecs. Je vais relever le défi.  »
Le padichah était assis dans une immense salle, entouré de son vizir, de ses généraux et de nombreux courtisans. Il attendait le téméraire qui oserait se mesurer à lui.
– Tu n’as pas peur ? demanda-t-il au garçon.
– Nullement.
– Si tu perds, inutile de me demander grâce.
– Je ne demanderai pas grâce.
Le jeu commença. Le padichah remporta la première partie, puis la deuxième.
– Ta vie ne tient plus qu’à un fil, remarqua-t-il.
Mais le garçon remporta la troisième partie, puis la quatrième et la cinquième.
– On continue, s’écria le padichah.
– J’ai déjà gagné ta fille. Quel est l’enjeu, cette fois ?
– La moitié de mon royaume, clama le souverain.
Le vizir se pencha vers lui et lui murmura à l’oreille :
– Est-ce bien prudent, ô maître, de risquer la moitié de tes possessions sur une partie ?
– Une seule partie à gagner, répondit le padichah, et sa tête saute.
Mais le jeune homme gagna encore. Alors le padichah, pris au jeu, lança :
– Encore une, pour l’autre moitié de mon royaume.
Le vizir était de plus en plus inquiet :
– Oh, maître, donnez-lui plutôt votre fille et la moitié de votre royaume, sinon vous risquez de tout perdre.
– Cette fois, je le bats, j’en suis sûr. Je rentrerai en possession de ma fille et de la totalité de mon royaume, et je lui ferai couper la tête.
Le jeu commença. Et une fois de plus, c’est le garçon qui gagna. Il alla s’asseoir sur le trône du padichah et dit :
– Désormais, c’est moi qui commande. Toi, je te nomme juge suprême. Ta fille, je n’en ai pas besoin, je suis déjà marié. Et demain doit arriver en ville une caravane. Je veux, dès qu’elle sera là, que l’on m’amène au palais le maître de caravane.
Le lendemain, ses gardes lui amenèrent son ancien patron, qui écarquilla les yeux d’étonnement.
– Tu ne te trompes pas, lui dit le nouveau souverain. Je suis bien l’homme que tu as dépouillé une fois et voulu tuer deux fois.
Il se tourna ensuite vers ses courtisans, leur raconta son histoire et leur demanda :
– Qu’a mérité cet homme ?
Les courtisans et l’ancien padichah, maintenant juge suprême, proposèrent de lui couper la tête.
Mais le nouveau souverain dit :
– Tout le mal qu’il m’a fait, c’est du passé. Depuis, j’ai épousé sa fille. Il est donc mon beau-père. Je lui accorde la vie sauve.
Ensuite, le garçon envoya chercher son vieux père, dont la joie ne connut pas de bornes quand il vit son fils sur le trône.
– Comment as-tu pu t’élever si haut, mon fils, toi qui n’avais pas d’or ?
– C’est bien la preuve, père, qu’il y a des choses plus utiles que l’or.

CONTES DU TATARSTAN – Cafignons.net

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